Justin Natoli, JD, LMFT

En tant que personne queer et non binaire, je suis habitué·e à aller à l’encontre des idées reçues concernant le genre et la sexualité. Toutefois, en tant que psychothérapeute, spécialisé·e dans le domaine des psychédéliques, il est rare que je rencontre ces idées erronées de la part de leaders de la communauté psychédélique. J’ai donc été surpris·e de lire l’interview de Jacques Mabit par Shelby Hartman’s, publiée en 2019. Jacques Mabit est un chercheur spécialisé dans l’ayahuasca, un professeur, et fondateur du centre Takiwasi au Pérou, un centre de traitement de l’addiction qui incorpore l’usage de l’ayahuasca.

La communauté psychédélique a besoin d’espaces queer

Avant que je réponde aux commentaires de Jacques Mabit, je pense qu’il pourrait être utile de commencer par expliquer ce qu’est la théorie queer, et pourquoi la communauté psychédélique a besoin d’espaces queer. Parce que la théorie queer recoupe plusieurs disciplines académiques, il n’y a pas de consensus universel quant à sa définition ou ses principes. Je pense néanmoins qu’il existe un consensus sur le fait qu’un des éléments de la théories queer implique la compréhension de l’existence et de l’impact de l’hétéronormativité.

« L’hétéronormativité » est un terme qui désigne la façon dont les structures sociales et légales normalisent et privilégient certains types de relations (par exemple monogames, hétérosexuelles et romantiques), de familles (par exemple nucléaires et avec enfants), de relations sexuelles (vanilla), et d’expressions de genre (binarité masculin / féminin). La société en vient alors à considérer ces catégories privilégiées comme « normales ».

Être queer revient à exister en dehors d’une ou plusieurs des catégories que l’hétéronormativité privilégie. Bien que la catégorie hétéronormative la plus facile à identifier tende à être l’orientation sexuelle (hétérosexualité), l’identité de genre (cisgenre) et l’expression de genre (masculin / féminin), être queer n’est pas limité à ces catégories. Je connais un certain nombre de personnes cisgenres et hétérosexuelles que la société considère queer parce qu’elles ne sont pas monogames, ont des pratiques fétichistes ou BDSM. De nos jours, certaines communautés considèrent même comme « queer » les couples mixtes.

L’hétéronormativité traumatise les personnes queer, en effaçant, en pathologisant, voire en punissant violemment celles et ceux qui existent en dehors de ses limites étroites. L’hétéronormativité cause de la souffrance pour tout le monde, que nous nous identifions ou non comme queer. Elle restreint notre capacité à imaginer l’ensemble du spectre de l’amour, des liens et de l’expression humaine.

Par exemple, parce que l’hétéronormativité privilégie l’amour romantique par rapport à ses autres formes à travers des lois, des représentations culturelles et même des fêtes, les personnes sans partenaire romantique se considèrent « célibataires » (single), ou comme en manque d’une « âme sœur » même si leurs vies sont riches de relations profondes et aimantes.

L’hétéronormativité est une idéologie qui imprègne nos vies et passe largement inaperçue. Les espaces queer comme les conférences Queering Psychedelics sont donc nécessaires parce qu’ils nous aident à guérir, à rechercher et partager des savoirs libérés des biais et limitations induits par l’hétéronormativité. Par exemple, « les essais cliniques pour la psychothérapie assistée par les psychédéliques ont [historiquement] employé des équipes composées de co-thérapeutes homme et femme » (Wagner et al., 2019, para. 2; voir aussi, Bartlett, 2022). Cette configuration ignore le vécu et les besoins des personnes qui ne rentrent pas dans les catégories binaires homme / femme. Il a fallu une perspective queer pour identifier le biais hétéronormatif en jeu et proposer des alternatives qui correspondent davantage à la réalité de l’expérience humaine.

Les critiques de Jacques Mabit à l’encontre de la conférence Queering Psychedelics se basent sur ses bias hétéronormatifs et mettent en évidence la nécessité même de l’existence de cette conférence. Dans la suite de cet article, je vais répondre à ces critiques.

Les critiques de Jacques Mabit à l’encontre de la conférence Queering Psychedelics se basent sur ses biais hétéronormatifs et mettent en évidence la nécessité même de l’existence de cette conférence. Dans la suite de cet article, je vais répondre à ces critiques.

Les études queer invitent au débat, pas à l’obsolescence

Une des critiques de Jaques Mabit est que la conférence Queering Psychedelics, qu’il qualifie à plusieurs reprises de « lobby LGBTQI », devrait autoriser un « débat ouvert et contradictoire » quant à la possibilité que le fait d’être queer puisse être pathologique (Hartman, 2019, p.1). Selon lui, en n’explorant pas la question de savoir si l’identité queer serait le fruit d’un trouble psychologique ou spirituel, la conférence Queering psychedelics « risque d’abandonner le débat scientifique pour créer un espace idéologiquement uniforme duquel toute idée dissonante est exclue » (p. 3).

Jacques Mabit a semble-t-il passé peu de temps dans les milieux queer, qui sont riches en débats et avis contradictoires sur de nombreux sujets. Les chercheurs et chercheuses queer ne ressentent simplement pas le besoin d’aborder des idées obsolètes qui ne reposent sur aucun fondement scientifique.

L’Association Américaine de Psychologie a retiré le diagnostic d’homosexualité du Manuel Diagnostique et Statistique (DSM) en 1973, et l’OMS a fait de même en 1990 dans sa Classification Internationale des Maladies (Drescher, 2015). De même, l’Association Américaine Médicale (AMA) a voté en 2019 pour apporter son soutien à l’interdiction des thérapies de conversion, qui consistent en des tentatives de changer l’orientation sexuelle ou l’identité de genre d’une personne (Fitzsimons, 2019). Un porte-parole de l’AMA a commenté « les thérapies de conversion n’ont aucun fondement scientifique en tant que soin médical, et ne disposent pas de preuves crédibles de leur efficacité ou de leur sûreté » (para 2). Afin de proposer une comparaison, la critique de Queering Psychedelics par Jacques Mabit revient à reprocher à une conférence de géologie d’exclure des intervenants défendant la théorie de la terre plate.

Il y a beaucoup de place pour que Jacques Mabit puisse défendre l’idéologie hétéronormative, parce qu’elle constitue déjà le parti pris par défaut. La conférence Queering Psychedelics existe précisément parce que la recherche sur les psychédéliques a besoin de perspectives dépassant ces préjugés.

queering psychedelics, criticizing jacques mabit
Illustration de Fernanda Cervantes.

Jacques Mabit utilise une logique bancale pour affirmer qu’être queer pourrait relever de la pathologie

Pour soutenir son affirmation qu’être queer pourrait relever de la pathologie, Jacques Mabit s’appuie sur une logique erronée et hétéronormative. Il commence par faire part de ses observations sur les personnes qui s’identifient comme homosexuelles dans son centre de traitement des addictions aux drogues. « La structure familiale tend à être classique, avec une forte prédominance de la relation mère-enfant et une figure paternelle faible ou absente dans le cas des hommes homosexuels (et à l’inverse dans le cas des femmes) » (Hartman, 2019, p. 7). Il soutient que cela crée une « peur du sexe opposé » par laquelle « l’altérité se confond avec la similitude », comme si le genre était la seule façon par laquelle il serait possible de faire l’expérience de l’altérité. Il ajoute, « Les abus sexuels dans l’enfance sont aussi souvent observés, ce qui semble affecter la perception de l’identité sexuelle. »

Jacques Mabit suggère également que l’identité homosexuelle pourrait être une maladie spirituelle, et pas seulement psychologique :

« Normalement, l’héritage spirituel suit les lignes du genre, et saute une génération (du grand-père paternel à son petit-fils, de la grand-mère maternelle à sa petite-fille). Toutefois, si par exemple le grand-père paternel d’un homme transmet son énergie spirituelle à sa fille, et qu’elle la transmet à son fils, il recevra un héritage spirituel masculin (de son grand-père) à travers une femme (sa mère), ce qui entraîne un étrange chevauchement primordial qui peut affecter la différentiation homme-femme. » (Hartman, 2019, p. 7)

Les idées de Jacques Mabit quant aux origines de l’identité gay sont problématiques à de multiples niveaux. Premièrement, elles reposent uniquement sur des conjectures spirituelles et ses observations limitées de personnes queer dans son centre de réhabilitation, une population plus susceptible d’avoir subi des traumatismes multiples, et non sur une représentation de la population queer dans son ensemble. Deuxièmement, Jacques Mabit s’appuie sur des théories psychologiques dépassées, n’étant lui-même ni psychologue, ni psychiatre.

On ne cherche des origines pathologiques à l’identité gay que si on part du principe qu’être queer constitue une anomalie plutôt qu’une manifestation naturelle de la diversité humaine.

L’aspect le plus problématique des théories de Jacques Mabit reste néanmoins le fait qu’elles sont imprégnées de préjugés hétéronormatifs. On ne cherche des origines pathologiques à l’identité gay que si on part du principe qu’être queer constitue une anomalie plutôt qu’une manifestation naturelle de la diversité humaine. Il ne livre par exemple pas de réflexions sur les traumatismes psychologiques et spirituels que pourraient causer l’hétérosexualité, puisqu’il la considère comme étant la norme. Ces préjugés n’ont aucune base scientifique.

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L’hétéronormativité de Jacques Mabit le rend aveugle à la spiritualité queer

La deuxième critique principale de Jacques Mabit est que la conférence Queering Pychedelics « se focalise uniquement sur la dimension de guérison [des psychédéliques], et omet la dimension du salut » (Hartman, 2019, pp. 6–7). Par conséquent, il affirme que la conférence s’approprie et profane la médecine sacrée. Il va jusqu’à comparer la conférence à « une rave party à Buenos Aires » et à un « récent défilé de la maison de couture Kenzo » qui instrumentalisaient l’ayahuasca (p. 4). Il affirme ainsi que « tout cela est une forme de désacralisation d’une médecine millénaire, la transformant en un simple produit supplémentaire sur le marché universel de la modernité » (p. 4).

Les commentaires de Jacques Mabit révèlent toutefois son ignorance fondamentale. Premièrement, en tant que personne non indigène vivant de la commercialisation de l’ayahuasca, il semble ignorer sa propre appropriation.

La question de l’appropriation est effectivement importante et d’actualité. Les commentaires de Jacques Mabit révèlent toutefois son ignorance fondamentale. Premièrement, en tant que personne non indigène vivant de la commercialisation de l’ayahuasca, il semble ignorer sa propre appropriation. Encore plus troublant, il y mêle son propre catholicisme, comme le révèle ses commentaires sur le fait que les personnes queer ne se préoccupent pas de leur « salut ». Le catholicisme n’est pas une pratique indigène, et a joué un rôle central dans la destruction de ces cultures.

Jacques Mabit est aussi dans l’ignorance quant à la conférence Queering Psychedelics. Il affirme qu’elle se focalise sur l’ayahuasca, ce qui est faux, et déplore le fait qu’elle ignore les aspects spirituels des psychédéliques tout en n’invitant « aucun représentants indigènes » (Hartman, 2019, p. 2). En vérité, la première intervenante était une représentante indigène, dont la présentation était intitulée « Perspectives indigènes sur l’écologie spirituelle de la parenté, de la terre et de la responsabilité » (Chacruna, 2018, para. 5).

Jacques Mabit est en outre ignorant des usages indigènes de l’ayahuasca. Il affirme que « la domestication de l’ayahuasca pour des usages autres que la médecine sacrée et des objectifs thérapeutiques revient à une profanation du sacré » (Hartman, 2019, p. 4). Alors que « les chercheurs spécialisés dans l’ayahuasca savent bien que parmi les groupes indigènes d’Amérique du Sud, l’ayahuasca est utilisée pour la chasse, la sorcellerie ou la ‘‘guerre shamanique’’, et même à des fins récréatives » (Green, 2020, pp. 89–90). Jacques Mabit semble aussi ignorer l’existence de personnes queer qui font un usage de l’ayahuasca dans un contexte autochtone ou métis.

Il affirme que même si les psychédéliques peuvent aider certaines personnes à accepter leur identité queer, la libération spirituelle demande de plonger plus profondément et d’interroger si cette identité elle-même, et non le traumatisme de l’oppression subie par les personnes queer, est à la racine des souffrances subies par les personnes queer

Plus flagrant, Jacques Mabit révèle son ignorance quant à la spiritualité, qu’il aborde sous un angle hétéronormatif. Il affirme que même si les psychédéliques peuvent aider certaines personnes à accepter leur identité queer, la libération spirituelle demande de plonger plus profondément et d’interroger si cette identité elle-même, et non le traumatisme de l’oppression subie par les personnes queer, est à la racine des souffrances subies par les personnes queer (Hartman, 2019). Il offre une analogie avec la dépression :

« Bien que le premier pas dans le processus de guérison d’une personne dépressive est d’accepter sa dépression, cela ne veut pas dire que la dépression soit elle-même saine, mais que cette acceptation offre une opportunité d’accéder à une autre façon de vivre. » (p. 5)

Ce n’est qu’à travers une vision biaisée par l’hétéronormativité qu’il est possible de proposer que l’identité queer est une maladie spirituelle, plutôt qu’une manifestation supplémentaire de l’identité humaine. Jacques Mabit n’encourage par exemple pas les personnes hétérosexuelles à disséquer les racines de leur hétérosexualité dans leur parcours spirituel. Il limite le rôle que les psychédéliques peuvent jouer dans la vie d’une personne queer à la résolution du supposé problème posé par leur identité. Il ne pense pas que les personnes queer puissant utiliser des psychédéliques pour des usages innombrables. Il n’est pas non plus conscient du fait que le voyage dans leur propre identité queer peut être profondément spirituel.

Je suis d’accord avec Jacques Mabit sur le fait que les personnes queer bénéficieraient d’une exploration plus profonde de leur spiritualité. Toutefois, cela ne peut être fait que dans des espaces libérés des biais hétéronormatifs, comme la conférence Queering Psychedelics.

Quand les personnes queer disposeront d’espaces pour explorer leur spiritualité avec dignité, nous découvriront peut-être que l’identité queer offre une contribution spirituelle unique au sein d’un monde constitué d’être divers et interdépendants.

Quand les personnes queer disposeront d’espaces pour explorer leur spiritualité avec dignité, nous découvriront peut-être que l’identité queer offre une contribution spirituelle unique au sein d’un monde constitué d’être divers et interdépendants. Dans certaines cultures autochtones, les « êtres aux deux-esprits », qui ne manifestent pas de caractéristiques genrées traditionnelles, remplissent des rôles tels que guérisseur·euses, magicien·nes et chef·fes des cérémonies. Vue sous cette angle, l’identité queer n’est pas une anomalie, mais une manifestation de la diversité humaine accompagnée de son propre type de médecine spirituelle. Peut-être que se déconnecter de la médecine des deux-esprits contribue à la maladie spirituelle du monde post-industriel. Peut-être que l’hétéronormativité fait partie d’un système plus étendu qui nous met en désaccord les uns avec les autres et avec notre planète. Une chose est sûre : nous n’explorerons pas ces questions si nous permettons à Jacques Mabit et à d’autres comme lui de nous faire perdre notre temps à défendre notre dignité fondamentale.

Illustration de Trey Brasher.

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Note : Cet article a été initialement publié en anglais ici: Jeering Psychedelics: A Critique of Jacques Mabit’s Criticism of Queering Psychedelics
Lire cet article en espagnol: “Psicodélicos burlones: una crítica a la homofobia de Jacques Mabit
Lire cet article en portugais: “Zombaria Psicodélica: Uma crítica à homofobia de Jacques Mabit

References

Bartlett, A. (2022, January 17). Old guard, new tricks: Reflections on queering the psychedelic space with Annie and Michael Mithoefer. Chacruna. https://chacruna.net/queering-psychedelic-space-annie-michael-mithoefer/

Chacruna Institute. (2019, June1–2). Queering Psychedelics. Chacruna. https://chacruna.net/queering-psychedelics/

Drescher, J. (2015). “Out of DSM: Depathologizing homosexuality. Behavioral

Sciences, 5(4), 565–575. http://dx.doi.org/10.3390/bs5040565

Fitzsimons, T. (2019, November 21). American Medical Association backs nationwide conversion therapy ban. NBC News. https://www.nbcnews.com/feature/nbc-out/american-medical-association-backs-nationwide-conversion-therapy-ban-n1088731

Green, R. (2020). Ayahuasca’s religious diaspora in the wake of the doctrine of discovery

(Doctoral dissertation). University of Denver]. Electronic Theses and Dissertations. https://digitalcommons.du.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=2765&context=etd

Hartman, S. (2019, April 14). Interview with Jacques Mabit: A criticism to Queering

Psychedelics, queer theory and reflections on the nature of homosexuality. Núcleo de Estudos Interdisciplinares sobre Psicoativos. http://neip.info/novo/wp-content/uploads/2019/07/Hartman_Jacques_Mabit_Interview_Queering_Psychedelics.pdf

Jacobs, S., Thomas, W., & Lang, S. (1997). Two-spirit people: Native American gender identity, sexuality, and spirituality. University of Illinois Press.

Wagner, A., Mithoefer, A., & Monson, C. (2019). Breaking the mold: Reflecting on our experiences in same-gender therapist teams with MDMA-assisted therapy. MAPS Bulletin, 29(1), 21–23. https://maps.org/news/bulletin/breaking-the-mold-reflecting-on-our-experiences-in-same-gender-therapist-teams-with-mdma-assisted-psychotherapy-spring-2019/


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